mercredi 30 novembre 2011

États-unis : La démocratie directe des indigné-e-s face à la « démocratie » américaine

David Graeber, l’auteur de ce texte, est un anthropologue anarchiste qui travaille actuellement au département d’Anthropologie de l’Université de Londres. Ses recherches ont notamment porté sur les mouvements sociaux, la théorie anarchiste de l’anthropologie et les rapports de pouvoir dans une communauté rurale de Madagascar.
Lu sur LePost.fr : Comme l'histoire des mouvements sociaux passée le démontre clairement, rien ne terrifie plus ceux qui dirigent l'Amérique que le danger de l'avènement d’une véritable démocratie. Comme on le voit à Chicago, Portland, Oakland, et maintenant à New York, la réponse immédiate à une étincelle de désobéissance civile organisée démocratiquement, même modeste, est une combinaison paniquée de concessions et de brutalité. Nos gouvernants, de toute façon, semblent travailler sous la crainte persistante que si un nombre significatif d'américain-e-s apprennent ce que l'anarchisme est vraiment, ils et elles pourraient très bien décider que leurs dirigeant-e-s sont inutiles.

Presque chaque fois que je suis interviewé par un journaliste au sujet d'Occupy Wall Street, je reçois les mêmes propos, la même lecture :

« Comment allez-vous arriver à quelque chose si vous refusez de créer une structure de direction ou de faire une liste concrète de vos demandes ? Et puis c'est quoi toutes ces balivernes anarchistes - le consensus, les doigts brillants ... ? Vous ne serez jamais en mesure d'atteindre régulièrement l'américain moyen avec ce genre de chose ! »

Il est difficile d'imaginer de pires conseils. Après tout, depuis 2007, à peu près toutes les précédentes tentatives visant à lancer un mouvement d'ampleur nationale contre Wall Street ont pris exactement le cours que les journalistes recommandent - et ont échoué lamentablement. C'est seulement quand un petit groupe d'anarchistes à New York décide d'adopter la démarche inverse - en refusant de reconnaître la légitimité des autorités politiques existantes en leur formulant des demandes ; en refusant d'accepter la légitimité de l'ordre politique existant, en occupant un espace public sans demander permission, en refusant d'élire des dirigeant-e-s qui pourraient ensuite être soudoyé-e-s ou coopté-e-s, en déclarant, non-violemment, que l'ensemble du système est corrompu et qu'elles et ils le rejettent ; être prêt à tenir fermement contre les inévitables réponses violentes de l'État - que des centaines de milliers d'américain-e-s, de Portland à Tuscaloosa, ont commencé à rallier la lutte, et qu'une majorité a déclaré sa sympathie.

Ce n'est pas la première fois qu'un mouvement basé sur des principes fondamentaux de l’anarchisme - l'action directe, la démocratie directe, un rejet des institutions politiques existantes et tenter d'en créer de nouvelles – se développe aux États-Unis. Le mouvement des droits civils (au moins pour ses branches les plus radicales), le mouvement anti-nucléaire, le mouvement altermondialiste ... tous ont pris des directions similaires. Jamais, cependant ceux-ci ont grandi aussi vite.

Pour comprendre pourquoi, il faut savoir qu'il y a toujours eu un fossé énorme entre ce que ceux qui dirigent les États-unis entendent par « démocratie », et ce que signifie ce mot à la plupart des citoyens et citoyennes. Selon la version officielle, bien sûr, la « démocratie » est un système créé par les pères fondateurs, basé sur des contrôles et des équilibres entre le président, le Congrès et le pouvoir judiciaire. En fait, nulle part dans la Déclaration d'indépendance ou dans la Constitution ne sont qualifiés les États-Unis comme étant une « démocratie ». La plupart du temps, la démocratie est définie comme l'auto-gouvernance collective par les assemblées populaires, et en tant que tels, ils [les pères fondateurs] étaient farouchement opposés à elle, arguant que la démocratie serait préjudiciable aux intérêts des minorités (notamment les riches). Ils en sont venus à définir leur propre république - modélisée non pas sur Athènes, mais sur Rome - comme une « démocratie », de part l'engouement des Américains à propos de ce concept.

Mais qu’est-ce qu'est la signification du mot « démocratie » pour les américain-e-s ordinaires ? Un système où ils arrivent à peser sur les politicien-ne-s qui gouverneront ? C'est ce qu'on nous a toujours dit, mais cela semble peu plausible. Après tout, la plupart des américain-e-s détestent les politicien-ne-s, et ont tendance à être sceptique sur l'idée même de gouvernement. Si le système américain a pu universellement se faire passer pour un idéal politique, c'est seulement car le peuple américain croit encore, même vaguement, que nos systèmes politiques créent l'auto-gouvernance - que les pères fondateurs avaient tendance à dénoncer soit comme « démocratie » ou, comme ils l'ont parfois également nommé, « l'anarchie ».

À défaut d'autre chose, cela aiderait à expliquer l'enthousiasme avec lequel les américain-e-s ont adopté un mouvement basé sur des principes de démocratie directe, malgré le rejet uniforme avec mépris des médias et de la classe politique américaine. La plupart des américain-e-s sont, politiquement, en contradiction. Ils et elles tendent à combiner un profond respect pour la liberté avec une identification, soigneusement inculquée et bien réelle, avec l'armée et la police. Rares sont les anarchistes de nos jours ; certain-e-s américain-e-s ne savent même pas ce qu’« anarchisme » signifie. Il est difficile de dire combien souhaiteraient finalement se défaire de l'Etat et du capitalisme.

Mais il est une chose qu'un nombre écrasant d'américain-e-s ressentent. C'est que quelque chose va terriblement mal dans leur pays, que les institutions clés sont contrôlées par une élite arrogante, et que le changement radical tarde. Ils et elles ont raison. Il est difficile d'imaginer un système politique aussi systématiquement corrompu - où la corruption, à tous les niveaux, a été tout à fait légalisée. L'indignation est appropriée. Le problème était que, jusqu'au 17 septembre, le seul côté du spectre politique à proposer des solutions radicales était la droite. Mais Occupy Wall Street a changé cela : la démocratie a éclaté.

David Graeber

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