vendredi 27 avril 2012

Malaisie : Occupons la place Dataran Merdeka!

Un témoignage d'un participant malaisien traduit en français par nos soins.

27 avril — Nous vivons des temps étranges et grisants. Il n’y a qu’un an, le monde entier a senti les tremblements libérateurs de la Place Tahrir au Parc Zucotti. Le Printemps Arabe a donné naissance à une nouvelle génération de luttes antiautoritaires, faisant de 2011 une année iconique pour les mouvements contestataires de partout, tout comme 1968 l’avait été pour les précédentes générations de militants sociaux et de militantes sociales, d’organisateurs et d’organisatrices. Rendons clair que devant les dictatures telles que celle de Moubarak et les systèmes oppressant et d’exploitation comme celui du capitalisme en Amérique, les égyptiens et égyptiennes et le mouvement Occupons nous ont montré la vrai signification du pouvoir du peuple, embrasant nos imaginaires qu’un autre monde est possible. Pour nous, ici en Malaisie, le temps est venu de prendre une pause et de réfléchir sur ce qui se passe réellement devant nos yeux. Le philosophe marxiste Georg Lukács nous rappelle que « ceux et celles qui vivent à travers de grandes transitions historiques le réalisent rarement sur le moment. »

Je crois que nous vivons présentement un tel moment, et cela prend place au cœur de Kuala Lumpur, dans un espace collectivement détenu par toutes les malaisiennes et tous les malaisiens – Dataran Merdeka (Place de l’indépendance).

Ce qui commença comme une contestation des étudiants et étudiantes pour l’abolition du PTPTN (Ndt. organisme responsable des prêts étudiants), alliée avec le mouvement Occupons Dataran dont le but était de réclamer des espaces publics, a donné naissance à quelque chose de nouveau dans la culture sociopolitique de ce pays, repoussant les limites et les frontières de ce que nous désignons comme « démocratie » en Malaisie. Quand l’État poursuit ses charades de « réformes » à travers l’Akta Perhimpunan Aman (Ndt. loi régulant la participation et l’organisation de manifestations pacifiques) et les amendements à la Loi sur les Universités et les Collèges Universitaires, avec l’ensemble des autres canaux légitimes d’expression bloqués aux citoyens et citoyennes ordinaires, le peuple n’a pas d’autre option que d’occuper ses parcs, ses places publiques et ses rues dans ses villes jusqu’à ce que ses voix soient entendues et que ses demandes soient satisfaites.

C’est la raison pourquoi les étudiantes et les étudiants et Occupons Dataran tiennent un campement sur la place Dataran Merdeka depuis le 14 avril. Le rassemblement Bersih 3.0 (Ndt. Contre la fraude électorale) de demain sera la plus grande manifestation de la lutte populaire contre l’autoritarisme en Malaisie. Il est souvent difficile de nous calmer sous l’écrasement et les pressions quotidiennes, en vivant sous le risque constant de l’éviction par les forces répressives de la ville (DBKL) ou la violence des gangs par des voyous semi-clandestins, de prendre des pauses et de réfléchir sur ce qui arrive présentement sur la place Dataran Merdeka, de saisir le sens de ce que cette bataille sur l’espace de cette place publique signifie dans le contexte sociopolitique plus large. J’aimerais relever quelques unes de mes expériences personnelles et impressions sur la vie dans le campement et tirer ce qu’elles peuvent signifier pour nous tous et toutes, en terme de forces socioéconomiques et politiques à l’œuvre dans les idées politiques en Malaisie aujourd’hui.

L’actualité de la lutte des classes

La déclaration du maire de Kuala Lumpur, Ahmad Fuad Ismail, est très révélatrice au sujet de ce qui est important pour l’État et de qui obtient la priorité dans l’utilisation et le bénéfice des biens du pays, tel qu’un espace public comme la place Dataran Merdeka. Dans un moment de pure naïveté, ou peut-être de gaffe préméditée, le maire a cité les célébrations du 100ième anniversaire de Nestlé, le mois dernier, comme un exemple de ce qu’il croit être une fonction acceptable de la place Dataran, se justifiant en disant que « la compagnie a beaucoup investi dans ce pays… » Ce lapsus trahit la vérité qu’une alliance malsaine existe entre la classe investisseuse, à savoir les propriétaires de grandes corporations et de banques comme CIMB et Nestlé, et les appareils de coercition de l’État, sous la forme de la police et des officiers de la DBKL. Ce qu’Ahmad Fuad affirme effectivement c’est que la classe investisseuse derrière Nestlé, McDonald et CIMB a le droit de profiter des espaces et des biens publics, tel que la place Dataran Merdeka, alors que 7 millions d’habitants et habitantes de la ville de Kuala Lumpur, dont la majorité est composée de travailleurs et travailleuses, d’étudiants et étudiantes et d’enfants, ne comptent pour rien. La liaison entre l’État et la finance, en d’autres mots, la collusion entre la grande entreprise et le gouvernement est démasquée pour tous et toutes. La bataille pour la place Dataran Merdeka est réellement un conflit de classe, et la lutte des classes est bien en vie dans la Malaisie d’aujourd’hui. Pour une fois, le roi est nu. Le vrai enjeu est le conflit de classe, et non les questions ethniques.

C’est cette vérité qui rend si tragique le fait que ces voyous qui ont attaqué notre campement à 2h36 du matin jeudi dernier, attaquaient les mêmes personnes qui sont de leur côté dans la lutte des classes. Comme j’espèrerais que le frère (voyou) qui m’a frappé puisse voir que la cause de son manque de moyens économiques ou d’opportunités dans la vie n’est pas les activistes d’Occupons Dataran, ni les étudiants et étudiantes, mais le système actuel d’exploitation et d’injustice, maintenu et policé par la police et les forces répressives du DBKL, entre autres.

Ce n’est pas une coïncidence qu’analyser la bataille pour la place Dataran à travers la lentille de la lutte des classes entre le Capital (la classe investisseuse et leurs protecteurs de l’État) et le Travail (la classe travailleuses et les étudiants et étudiantes) apporte davantage de sens à la lutte des universitaires pour abolir les prêts étudiants du PTPTN. Cela a été une tendance globale depuis les années 1970 (découlant de l’histoire des politiques économiques néolibérales sur lesquelles je n’entrerai pas dans les détails ici), où les gouvernements (sous la domination du Capital), au nom des coupures d’austérité budgétaire, ont commencé à se séparer de leur responsabilité morale d’offrir une éducation gratuite aux étudiants et étudiantes des collèges et des universités, et à faire payer par les étudiants et étudiantes les coûts de l’éducation supérieure. Ce qui arrive ici, c’est que la classe investisseuse, en défendant son pouvoir croissant et en élaborant toujours de nouvelles façons de faire grimper leurs profits, a gagné la bataille en coupant les coûts de formation de leur propre force de travail potentielle, voir les étudiants et étudiantes. Le système que nous avons maintenant en est un où la force de travail (les étudiant-e-s et leurs parents) est forcée de payer pour sa propre formation (voir l’éducation des collèges et des universités), que la classe investisseuse exploitera par la suite et utilisera au plus bas coût.

Ceci est combiné au fait que les salaires des travailleurs et travailleuses ont été systématiquement refoulés et sont demeurés stagnants pour les 15 dernières années, alors que les taux de profit ont continué de monter en flèche. Avec l’augmentation du coût de la vie, qui inclue les frais de scolarité, est-ce étonnant que l’endettement des ménages malaisiens continue de monter sans relâche et que toute une culture du crédit est encouragée  par les banques et les financiers? Les capitalistes ont besoin de la consommation des travailleurs et travailleuses et de leurs enfants, et si leurs salaires ne suffisent pas, nous n’avons qu’à leur donner plus de crédit pour s’assurer que nos profits se continuent. Les prêts étudiants du PTPTN ne sont qu’un des symptômes de cette culture grandissante de l’endettement et les étudiantes et étudiants accablé-e-s de telles dettes ne sont que des dommages collatéraux dans cette lutte des classes.

Un autre monde est possible

Alors que j’écris, notre campement vient d’être démantelé par les officiers du DBKL ce matin à 4 heure. Une fois de plus, les pouvoirs coercitifs de l’État sont utilisés pour écraser les revendications légitimes des malaisiens et malaisiennes ordinaires. Nous furent forcé-e-s de battre en retraite, même si nous entrions dans le Jour 14 de cette merveilleuse occupation de la place Dataran Merdeka. Surpassé-e-s en nombre et menacé-e-s de répression brutale, nous avons dû quitter à contrecœur.

En vivant au campement et en se mêlant aux étudiants et étudiantes et aux occupants et occupantes de Occupons Dataran, j’ai commencé à voir de nouveaux contrastes émerger; entre les vieilles façons de vivre et de penser, et les nouvelles façons que nous commençons à apprendre et à mettre en pratique.

Quand nous voyons nos camarades nous apporter nos repas quotidiens; quand nous voyons  nos camarades nous fournir d’innombrables tentes, parapluies et tapis; quand nous voyons des malaisiens et malaisiennes de toutes les couleurs et de toutes les croyances partager notre nourriture, notre eau et nos abris; quand nous nous soucions de la sécurité de l’un-e et de tou-te-s, en dépit de la violence de la police et des voyous; lorsque nous participons à des discussions ouvertes à propos de ce qui nous préoccupe le plus dans le pays; quand nous imaginons et créons de l’art pour le plaisir de tous et toutes; lorsque nous réalisons des cours libres et partageons différentes habilités; quand nous parlons et écoutons réellement chacun et chacune; où les sans-abris trouvent des ami-e-s et sont traité-e-s comme égaux et égales. Tout cela, sans illusions que plusieurs des vieilles habitudes de compétition et de pouvoir continuent de perdurer, aux côtés des nouvelles.

Nous ne sommes pas vaincu-e-s puisque demain nous réoccuperons la place Dataran Merdeka avec le rassemblement Bersih 3.0. Une autre Malaisie émerge déjà.

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